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violence et temporalité

samedi 30 janvier 2010, par sd

intervention aux journées Croix marine de BEZIERS du 28 SEPTEMBRE 2009 par marie alice Blot et Serge Drylewicz

violence et temporalité. intervention Béziers, journées Croix marine 28 septembre 2009 marie alice Blot, serge Drylewicz ( CHRU de TOURS Psy B)

Notre difficulté à intervenir à cet atelier sur la violence , certes dans sa place dans les soins, est cependant bien liée à la place de la violence elle-même dans nos imaginaires. Peut-être sommes-nous quelque peu débordés par l’omniprésence de la problématique de l’insécurité qui semble constituer l’obsession centrale du dispositif politique actuel. Tout le dispositif social, et tout le dispositif psychiatrique semblent centrés par la prétendue prévention , contention et sanction de la violence. On sait que les derniers crédits affectés aux services de psychiatrie début 2009 ont été accordés pour "sécuriser" les services, garantir la rétention des patients. Nous baignons, à en étouffer psychiquement, dans cette vision insistante qui nous est renvoyée d’un monde de malades mentaux, désobéissant à l’ordre social, donc dangereux. Cette insistance à nous rendre les maîtres de la violence ronge notre capacité à penser autrement notre relation à la psychose identifiée au déchaînement criminel. Comme hypothèse à la difficulté d’aborder cette violence, il faut sans doute évoquer la sous jacence de l’horreur. Un effet médusant peut être. Mais surtout, s’y associant, on peut très vite laisser émerger l’image terrifiante, de Saturne. Méduse , que l’on n’ose regarder, on sait qu’elle est là, comme présence allusive, ou en périphérie du regard, méduse que l’on ne peut regarder comme le soleil, obligeant à une stratégie d’évitement, contraignant à se figer dans cet écart catatonisant. L’horreur qu’inspire Saturne, tel que le représente Goya, dévorant ses enfants est surchargée de la trahison des liens de parenté, sensés être protecteur de la progéniture. Saturne faut-il le rappeler est le Chronos de la mythologie grecque, dieu primordial du temps qui dévore ses enfants nouveaux nés pour qu’ils ne se substituent pas à lui. Cette violence atroce : Goya représente le Temps comme un vieillard halluciné déchiquetant de ses mâchoires grandes ouvertes sur le gouffre de sa bouche, le corps d’un de ses enfants ensanglanté qu’il tient entre ses mains décharnées, et qu’il semble avoir poursuivi à grande enjambée. La violence qui réveille l’horreur est bien liée au Temps, c’est-à-dire la temporalité. L’horreur, c’est celle que peut avoir induit en nous la violence de ce jeune homme, Farhid, revenant pour la troisième fois en hospitalisation d’office dans notre service. Nous sommes prévenu dès avant son arrivée : il a violemment frappé sa mère, et les lésions relevées aux urgences paraissant compatibles avec un viol selon le médecin légiste qui les transmet au Procureur de la République. Les propos de fahrid sont d’ailleurs éloquents " ce n’est pas ma mère, cette putain". Des prélèvements ADN sont ordonnés qui demandent plusieurs semaines pour permettre de savoir si réellement il y a eu viol, ce que dénie la mère et fahrid, chacun de leur coté. Mais le doute subsiste, induisant une période d’incertitude, c’est à dire de circulation des fantasmes soignants. Ces semaines d’attente sont une épreuve pour ce jeune homme et pour nous. Dans un premier temps, il est délirant, halluciné, mais quasi mutique. Quand à plusieurs reprises, on lui parle des soupçons qui pèsent sur lui, il les dément, mais sans émotion apparente, exprimant en même temps son rejet de sa mère. Cette hospitalisation réactive chez les soignants,des séjours antérieurs extrêmement difficiles. Notamment le premier, il y a cinq ans : pendant des mois, très délirant, il revendiquait le projet de se faire exploser en Palestine ; il pratiquait un Ramadan délirant , en dehors de la période religieuse, en s’imposant un jeun total et cela pendant des semaines. Ce fut une période véritablement éprouvante,terrifiante pour nous tous : il était entravé, dans la chambre d’isolement, et nourri par sonde, en attendant son transfert en UMD. Après son retour d’umd, d’autres hospitalisations furent nécessaires, assurées par une nouvelle équipe, notamment lors de tentatives de quitter la France pour prendre un avion , sans billet, à destination du moyen orient. Ces séjours étaient caractérisés dans le service, par ses déambulations sthéniques, qu’il accompagnait d’un phrasé de rap permanent, aux thèmes très menaçants, terrorisant l’ensemble des patients. La nouvelle hospitalisation réactivait toutes les peurs antérieures mal élaborées par les soignants et les patients. Son quasi-mutisme, le calme paradoxal, et cependant les quelques propos délirants marqués de mégalomanie, s’accompagnait d’un refus du traitement. Le travail de l’équipe se trouvait imprégné de peurs, d’angoisses, d’horreur, malgré , ou à cause de l’incertitude sur les faits. Notre travail s’établissait ainsi dans une continuité, c’était la même équipe que lors des dernières hospitalisations. Cette continuité a exercé ses effets d’accueil, mais aussi ses effets de réactivation de ce qui sans doute participait d’une horreur latente non élaborée, celles de toutes les fantasmatiques du viol et de l’inceste. Comment maintenir une distance et une proximité soignante, un contact qui permettent de renouer des bribes de liens étayant , des possibilités de plages d’identifications apaisées, du registre du fraternel et non de l’infanticide ou du parricide. Comment faire avec ce que Bergeret décrit comme la violence fondamentale, celle qui s’exerce dans la pulsion violente brute, sans le détour de la temporalisation, sur le mode d’exclusion mutuelle vitale " c’est moi ou c’est lui". C’est cette violence fondamentale qui chez chaque névrosé s’est intriquée à ses pulsions érotiques, pour lui permettre d’en différer les effets, et qu’il redoute de libérer ou de déchaîner. Quelle place laisser à l’horreur ? la taire ne risque t elle pas de nous entraîner à " sous-estimer" la gravité des transgressions ? l’horreur n’est elle pas en arrière plan de l’établissement des limites que nous n’osons plus aborder ? Dans une équipe, la possibilité de supporter ces fantasmes archaïques peut conduire à des clivages violents, des réactions de ruptures entre les soignants, un éparpillement des soignants comme semés dans une course de fond. Le plus difficile à interpréter sans doute était le calme manifesté par Farid. Calme déconcertant, presque interprétable comme un effet d’abréaction : voilà, j’ai rompu avec ma mère, c’est fait." de celle que vous appelez ma mère, de celle ci je ne veux plus entendre parler. J’étais monté lui apporter un bidon d’huile. Je ne retrouvais plus mes clés de voiture, c’est elle qui me les avait pris". Calme accentuant nos hésitations sur la stratégie : quel aménagement de l’isolement ? et quels risques pouvions-nous prendre ? Certes nous pouvions nous fier à cette acceptation de l’hospitalisation ou plutôt de son enfermement " ça va, j’ai fait 4 mois ici, je vais faire 4 mois en prison, et ce sera terminé". En somme farhid exprimait une temporalité très arithmétique, celle de la procédure marchande pesée à la balance de la justice : coups et blessures cela fait 4 mois plus 4 mois, à la louche. Cette arithmétique là semblait une négation de la subjectivité du temps, celle qui érode dans la prison comme dans la chronicité d’une institution asilaire les effets d’impatience au profit d’une linéarité purement physique objective, exprimant une totale négation apparente de la dimension du soin. Le travail des soignants, au quotidien, est imprégné d’échelles latentes de dangerosité, constituées sur les expériences similaires rencontrées dans le passé, et qui délimitent un savoir faire. Ce savoir faire peut aussi devenir une carapace, un obstacle gênant une individualisation du soin, et avoir un effet de violence pour le patient. Combien devions-nous être dans la chambre d’isolement, ou dans le couloir, à l’abri de son regard, prêts à intervenir, à nous confronter à son regard où pouvait se deviner son appréciation de notre peur face à son expérience des arts martiaux , dont Ginette Michaud rappelle les 4 réponses qu’elles apportent à une situation critique : se soumettre, fuir, lutter, ou agresser. La distance où nous nous tenions, le refus de l’accompagner à la douche, parce que nous n’avions pas l’effectif de sécurité que nous sentions nécessaire, des propos ou des remarques trop normatifs ou banaux, pouvaient constituer autant d’occasions de déclencher une réaction violente en réponse au message que nous lui adressions implicitement. Farhid nous demande à disposer de Sourates. Ne risquait on pas de renforcer son délire ? mais nous accédons à sa demande comme recherche d’attaches à ce qui fait église , assemblée des hommes. Cette recherche se retrouve aussi dans ses demandes d’exemplaires de la revue Géo, ce qui lui permet d’exprimer son intérêt pour l’Egypte, le passé pharaonique, découvert en classe de 6 éme, qui semble avoir cristallisé des identifications grandioses ; il nous évoque son souhait de visiter Londres, mais aussi Israël, "pour voir comment c’est," dans une perspective finalement non destructive, et qui témoigne d’un certain assouplissement de ses projections, et notamment à l’égard des médecins. Cette expérience d’accompagnement nous confronte aux limites de nos possibilités d’empathie, d’équilibre entre l’engagement et la fuite. Les contrastes entre l’ancrage solide dans les expériences du passé, et les épreuves redoutées du quotidien qui constituent un avenir incertain pourraient déstabiliser les savoirs faire issus du passé, mettre en danger notre identité professionnelle et personnelle. Cette expérience particulière avec Farhid participe de la constitution des mythes de référence d’une équipe, d’une institution. Il y a en effet dans toute institution une mythologie des faits les plus spectaculaires, qui s’associent à la micro pathologie de la vie institutionnelle quotidienne. Ces mythes, qui comme l’écrit Barthes, évoquant Marx, sont un reflet inversé de la culture en nature, présentés comme " allant de soi", fonctionnant sur des énoncés de Bon Sens, de Bon droit, de norme, d’opinions courantes, de Doxa.Ce sont aussi ces petits riens que l’équipe de Landernau nous propose prochainement d’évoquer : la manière de dire bonjour, de serrer ou pas la main, de vouvoyer ou tutoyer, servir à table, donner une douche, habiller, etc....micros événements porteurs d’une ambiance et qui peuvent surdéterminer des comportements en situation de crise et de violence. Ils peuvent constituer citations, références, stéréotypes. Ils participent de l’ancrage au monde. Maldiney souligne l’importance de cette notion fondamentale de l’ancrage : "En deça de toute expérience, ou attention centrale, nous sommes présents à un fond de monde où nous avons notre ancrage permanent. Ce que nous attendons d’un ancrage, sans pouvoir nous dérober à cette foi originaire, à cette urdoxia, c’est sa stabilité. Nous essayons de le maintenir à tout prix, au niveau même de la perception, fût ce en sacrifiant un mouvement réel à un mouvement apparent... ( l’exemple du pont et de l’eau) Un événement bouleversant est celui qui déstabilise sans retour cet ancrage. Celui qu’il atteint ne peut plus reprendre fond... Toute rencontre a lieu au niveau des potentialités , non encore résolues...là où l’être au monde est bouleversé, le monde n’est pas seulement changé dans son horizon : il l’est dans son fond... cette perte de l’ancrage est un moment pathique, une impression originaire qui se révèle dans la crise sous une forme agonique, celle d’une lutte à mort...Le délire est pour le schizophrène un moment, le seul, d’explication et de compréhension de soi, c’est-à-dire de cette métamorphose existentielle , celle de l’existence comme telle...s’il est une maladie humaine mettant en cause le rapport de l’homme à soi, en tant précisément qu’il existe ...c’est la schizophrénie." le défi ainsi exposé aux soignants est à la dimension de ces vacillement existentiels, porté par ces trois formes de la présence de l’échec : la présomption, le maniérisme( être soi même en position d’acteur) , la bizarrerie ( l’esprit de travers). C’est un défi qui s’adresse aussi à toute l’institution, avec ses réseaux de clubs et de réunions, où s’opèrent précisément les effets d’ancrage, de disponibilité, de disponibilité gratuite et sans souci de compétition (l’attitude " mushotuku" ) de mise à disposition des potentialités, qui doivent " flirter" avec la bizarrerie, la présomption des projets teintés de mégalomanie, la mise en scène des rôles et leur décalage des statuts professionnels. Il s’agit sans doute, tant physiquement que psychiquement, d’engager l’acte juste qui peut être de métaboliser la continuité, en accompagnant la force du coup pour constituer avec lui un seul mouvement. C’est peut-être ainsi que s’opèrent des rencontres pas trop déstructurantes avec l’horreur de la violence visible, et que se traite cette violence ordinaire qui s’exerce dans la discrétion d’une application aveugle, tatillonne, de protocoles indifférents à la maladie humaine. Nous sommes les enfants du 20 eme siècle, qui scelle notre statut anthropologique. Vassili Grossmann, l’auteur de "Vie et Destin", et de " Tout Passe" fait se dialoguer deux prisonniers de la Lioubianka, la prison stalinienne de 1937, désorientés par la contradiction entre leur idéal et la violence incompréhensible dont ils sont victimes : " je suis couché sur le bas-flanc et tout ce qu’il y a de vivant en moi qui suis à demi-mort, c’est ma foi : l’histoire des hommes, c’est l’histoire de la Liberté. L’histoire de toute la vie, depuis l’amibe jusqu’au genre humain, c’est l’histoire de la liberté, le passage d’une moindre liberté à une plus grande liberté, et la vie elle même est liberté. Cette foi me donne de la force et je caresse cette pensée qui se cache dans nos haillons de prisonnier : " tout ce qui est inhumain est insensé et inutile". alexis Samoïlovitch m’écoute, moi le demi mort, et me dit : " ce n’est qu’une illusion pénible. L’histoire de la vie, c’est l’histoire de la violence invaincue, insurmontée. La violence est éternelle et indestructible. Elle se transforme mais ne disparaît pas et ne diminue pas. Le mot histoire a été inventé par les hommes. Il n’y a pas d’histoire. L’histoire ? c’est de l’eau que l’on pile dans un mortier. L’homme n’évolue pas de l’inférieur au supérieur. L’homme est immobile comme un bloc de granit. Sa bonté, son esprit, sa liberté sont immobiles. L’humain ne s’accroît pas dans l’homme. Qu’elle est donc l’histoire de l’homme si sa bonté est immobile ?"

Cette leçon-là, extrême, nous demande d’examiner avec attention, dans nos vies, dans notre histoire de soignants, le partage des entrelacements de la liberté et de la violence.

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